Les affaires publiques contre les idées générales ?

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Penser la République mauricienne avec Tocqueville – Sébastien Gauderie

« Parlant au nom d’une des premières cours de justice du royaume, Malesherbes disait au roi en 1770, vingt ans avant la Révolution : “Puisque tous les corps intermédiaires sont impuissants ou détruits, interrogez donc la nation elle-même, puisqu’il n’y a plus qu’elle qui puisse être écoutée de vous « » 

— Alexis de Tocqueville citant Malesherbes, L’Ancien Régime et la Révolution (1856).

D’Alexis de Tocqueville, il semble que tout soit épuisé en matière politique tant il soutint, auprès des chaires universitaires, les généralités d’une analyse fondamentale de la démocratie libérale. L’ouvrage le plus célèbre, devenu un classique des sciences politiques, est assurément De la démocratie en Amérique, publié pour la première fois entre 1835 et 1840[1].

Dans cet ouvrage en deux livres, Tocqueville se propose d’examiner, à l’aune du mouvement égalitaire qui s’incarne dans « l’avènement prochain, irrésistible, universel de la démocratie dans le monde », les effets particuliers qui se rencontrent aux États-Unis d’Amérique au milieu du XIXe. Les structures de la démocratie américaine s’y sont terriblement singularisées : ne méritent-elles pas ainsi d’être étudiées dans le cadre de leur environnement premier — une nation gorgée d’une éclatante vitalité du point de vue de la vieille Europe ? Tocqueville le croit. C’est donc dans une étude approfondie et unique qu’il verse, se faisant tour à tour (ou tout en même temps) sociologue, observateur de la psyché américaine de son temps et véritable historien des idées. Mais Tocqueville n’est pas un individu hors-sol : c’est un homme ancré dans les luttes politiques qui lui sont contemporaines.

            Tocqueville est un libéral, c’est-à-dire méfiant vis-à-vis de la Révolution en acte et, pour autant, attaché à l’institutionnalisation qu’elle professe. Il est de ceux qui exaltent les « principes de 1789 » en évitant scrupuleusement de succomber à « l’esprit révolutionnaire »[2]. En cela, il est également un homme de doutes[3] ; reflets de ceux qui, constants, animent les régimes d’une France qui se cherche politiquement tout au long du XIXe siècle. Huit années après la publication du second livre de De la démocratie en Amérique, la Deuxième République est proclamée. Elle éclipse, entre les barricades séculaires surplombées des canonnades et le poète Lamartine, aussi vite qu’elle n’apparut, la falote Monarchie de Juillet (1830-1848) qui se garda bien de se piquer de grands principes stellaires.    

Républicanisme aboutissant et effondrement de la dynamique formaliste

            À Maurice, la crise intestine à notre société politique est certes particulièrement frappante. La Première République semble avoir exemplifié, par ses trop nombreux déboires, les limites effectives du constitutionnalisme britannique. Le corps politique (et les exécutifs successifs) sont demeurés figés dans les supputations ombrageuses de ses anciens maîtres sur le devenir commun mauricien de la fin des années 60. Malheureux mélange d’opportunisme, de médiocrité de vue, d’angoisse, sans doute, face au vertige du renouveau constitutionnel d’ampleur, et de foi sincère en la durabilité des apparats normatifs légués par les Britanniques. Mais l’investissement de la rue comme espace d’opposition revendiqué, légitimé et amplifié, est le signe d’une fatigue générale de ce puissant élan formaliste pourtant propre au constitutionnalisme et au libéralisme mauriciens[4], originellement vent debout face à d’éventuelles pulsions arbitraires d’une tentation ochlocratique[5]. Dans l’instauration d’une logique conflictuelle, inverser la dynamique formaliste est un moyen de « profaner » l’espace public et de rendre accessibles et intelligibles, par voie de conséquence, les affaires publiques ; la res publica… c’est-à-dire la République elle-même.

Ma théorie est que la réappropriation de la République mauricienne est elle-même constitutive d’une première véritable forme de républicanisme démocratique et populaire dans le cadre de la Première République. Ce républicanisme est visible « à l’œil nu », hors des profondeurs endogènes au brassage des cultures politiques au sein des grandes ossatures anthropologiques de notre société. Cette émulsion « républicaniste » investit le champ des structures idéologiques dans un réexamen des fondamentaux de la démocratie libérale, et, au premier chef, le principe de la forme comme structure légitime de composition. Ces fondamentaux idéologiques sont jugés sévèrement, considérés comme préemptés par des organes sacralisés qui se sont eux-mêmes arrogés le monopole de la lecture du bon comportement, de « l’orthodoxie » démocratique, calquée sur les principes constitutionnels de Lancaster House[6].

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            Au nom d’une interprétation correcte des principes constitutionnels, la confiscation de la légitimité démocratique a progressivement étouffé les espaces de libre expression par la constante décrédibilisation des tentatives de « pas de côté » idéologiques. Les soupapes de respiration démocratique que pouvaient constituer l’introduction de la proportionnelle, le vote alternatif (instant-runoff voting) ou le recours à référendum paraissent désormais bien en peine de fournir des réponses suffisantes à des aspirations de type structurel.

            Bref, la recomposition des formes appelle la décomposition des structures « archéennes » du pouvoir à l’œuvre depuis l’indépendance. Triste palinodie d’une démocratie tant vantée par les institutions internationales parce que conforme au prototype formel « béhavioriste » de la « démocratie parfaite » [7]. Toute proportion gardée et avec les précautions nécessaires à cette analogie, le lien fondamental avec notre penseur est tout trouvé dans la convocation de la notion « d’idées générales ».

Tocqueville écrit : « Notre état social nous portait déjà à concevoir des idées très générales en matière de gouvernement, alors que notre constitution politique nous empêchait encore de rectifier ces idées par l’expérience et d’en découvrir peu à peu l’insuffisance, tandis que chez les Américains ces deux choses se balancent sans cesse et se corrigent naturellement. (…) Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques sont fort avides d’idées générales, parce qu’ils ont peu de loisirs et que ces idées les dispensent de perdre leur temps à examiner des cas particuliers ; cela est vrai, mais ne doit s’entendre que des matières qui ne sont pas l’objet habituel et nécessaire de leurs pensées. Des commerçants saisiront avec empressement et sans y regarder de fort près toutes les idées générales qu’on leur présentera (…), mais ils ne recevront qu’après examen celles qui auront trait au commerce et ne les admettront que sous réserve. La même chose arrive aux hommes d’État, quand il s’agit d’idées générales relatives à la politique. (…) C’est ainsi que les institutions démocratiques, qui forcent chaque citoyen de s’occuper pratiquement du gouvernement, modèrent le goût excessif des théories générales en matière politique, que l’égalité suggère[8] ».

            À l’aune de notre situation politique propre et sous les lumières de Tocqueville, peut-on considérer que la culture démocratique de notre pays soit réellement vive au cœur de notre maturation politique ? Considère-t-on vraiment que « chaque citoyen » à Maurice, sous l’effet d’une obligation des « institutions démocratiques », « s’occupe pratiquement du gouvernement » afin de « modérer le goût excessif des théories générales en matière politique, que l’égalité suggère » ? Non. Les Mauriciens aimeraient les « palabres », seraient de toute façon « insignifiants », dixit des ministres de la République ; si l’expression démocratique devient palabre, qu’elle est l’apanage de ce qui ne recèle plus de signification, alors…

La République des affaires contre la République des idées

            Mais supputons que la démocratie formelle ait une consistance franche à Maurice et que les propos de Tocqueville, circonscrits à un processus de démocratisation encore mal compris au XIXe siècle, n’aient que peu à voir avec la situation qui est la nôtre. N’a-t-on seulement jamais pensé de manière ouverte, participative et intelligente, ce qu’un régime républicain signifiait à nos yeux ? quelles promesses il se devait de porter en germe ? Dans quelle filiation philosophique, dans quelle tradition historique il comptait s’inscrire, émancipé du pré carré du « régime des partis », selon la célèbre formule gaullienne, lequel ne peut qu’être le parfait oxymore du « régime de la chose publique » ? En refusant d’ouvrir la voie à une grande thématisation du régime, d’une substantification de la République, les responsables politiques ont maintenu la tacite inertie du régime monarchique qui, au fond, se perpétue sous les oripeaux subsumés de ce mirage républicain depuis 92. Mirage, car la conscientisation du républicanisme (qui n’est qu’une modalité particulière du très lent processus de maturation démocratique des structures de notre pays) aura pris près de trois décennies à se manifester avec autant de vigueur sur la scène politique. En 1992, c’est l’État qui a imposé la République pour ne rien changer de fondamental et tout restructurer de superficiel : la forme avant le fond (ce qui témoignait encore de l’assujettissement à la perspective britannique de notre avenir institutionnel). En 2020, c’est la Nation qui a transposé la lame de fond que représente la culture politique républicaine en court-circuitant les relais traditionnels du formalisme libéral. La République, qui aurait pu être la consécration de l’État-nation, a avorté de ses espoirs ; l’État-nation avec. Mort-né, l’État n’est républicain que par rejet de ce que pouvait profondément signifier un républicanisme à la mauricienne, et la République n’a jamais été une occasion de fédérer la Nation.

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            Au lieu de cela, la République version 92 s’est contentée de demeurer ce qu’elle permettait le mieux pour les confiscateurs : le cache-sexe d’un État réduit aux seuls intérêts particuliers des partis et des individus, des États dans l’État ; la République des cartels politiques, des parties privées en situation de monopole dans la prétendue sphère de la chose publique. En soi, un remède pire que le mal, puisqu’il glorifiait l’action de l’État au nom de principes qui ne s’enracinaient dans aucune réalité tangible de continuité philosophique, historique, politique, qui aurait porté, un tant soit peu, un noble projet d’élévation des consciences. Qu’importe : l’évangile républicaine avait été professée. Mais c’est sans doute sur ce dernier point qu’il faut arrêter le jugement.

La République du business, des affaires familiales et des malversations sous l’égide du texte constitutionnel — le niveau le plus éhonté de la compromission politique…

Pour les uns, la République n’a cessé de représenter l’intérêt général en tant que somme des intérêts particuliers. Elle n’a été qu’une façon de préserver l’architecture du système : c’est la République des affaires et, par-là, la République du business, des affaires familiales et des malversations sous l’égide du texte constitutionnel — le niveau le plus éhonté de la compromission politique. Pour les autres, elle tend à répondre à des aspirations qui, dans leur fondement, portent toutes des revendications inaliénables et qui ne peuvent, par définition, être assignées à quelques intérêts privés : ce sont des idées générales. Tocqueville nous l’écrit bien : « Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques sont fort avides d’idées générales, parce qu’ils ont peu de loisirs et que ces idées les dispensent de perdre leur temps à examiner des cas particuliers ; cela est vrai, mais ne doit s’entendre que des matières qui ne sont pas l’objet habituel et nécessaire de leurs pensées ». Chacun l’aura constaté : ce mouvement de réappropriation des affaires publiques ne coïncide bien évidemment pas avec « l’objet habituel et nécessaire » des Mauriciens qui, dans leur vie quotidienne, n’ont en fait que peu d’espaces pour soigner et valoriser leur citoyenneté. Bien sûr, des myriades de représentations dialoguent sans nul doute lorsqu’est évoquée une conception de la culture républicaine, entre influences libérales, socialistes, anarchistes, populistes… C’est toutefois l’émergence d’une véritable « consistance » républicaine telle qu’elle est conscientisée, sans être ainsi nommée, qui est notable : la République des idées[9]. Elle n’a pas affaire au régime institutionnel de l’État, mais a à faire avec le régime culturel de la société. Nous devons le concevoir : comme les Français courant XIXe pour Tocqueville, « notre état social nous port[e] déjà à concevoir des idées très générales en matière de gouvernement, alors que notre constitution politique nous empêch[e] encore de rectifier ces idées par l’expérience et d’en découvrir peu à peu l’insuffisance ».

L’état social et la constitution politique

            Qu’est-ce qui donc, dans les mois et années à venir, de « notre état social » à « notre constitution politique », constituera le véritable fondement de cette République ?

            Sera-t-elle, selon le prisme tocquevillien, démocratique, c’est-à-dire entichée « de ces sortes d’idées » dont on « s’enflamme indiscrètement », fondée sur un état social dont l’élan est réprimé par la constitution politique actuelle — la République des idées, des à-faire ? Ou bien perpétuera-t-elle la République des affaires, sur des ferments aristocratiques qu’on ne résorbe plus ; ferments qui « ne font pas assez d’usage des idées générales et leur marquent souvent un mépris inconsidéré », quitte à inexorablement précipiter les nombreux éléments, toujours plus réfractaires à l’immobilisme institutionnel, dans les bras d’une révolution que les libéraux n’ont jamais cessé d’honnir ?

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            « Ce qui étonne davantage, c’est que ceux mêmes qui conduisaient les affaires », écrit Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, « les ministres, les magistrats, les intendants, ne font guère voir plus de prévoyance. Plusieurs étaient cependant de très habiles gens dans leur métier ; ils possédaient à fond tous les détails de l’administration publique de leur temps ; mais quant à cette grande science du gouvernement, qui apprend à comprendre le mouvement général de la société, à juger ce qui se passe dans l’esprit des masses et à prévoir ce qui va en résulter, ils y étaient tout aussi neufs que le peuple lui-même. Il n’y a, en effet, que le jeu des institutions libres qui puisse enseigner complètement aux hommes d’État cette partie principale de leur art ».


[1] Je me fonde pour ce papier sur la belle édition de l’ouvrage qu’en a fait Robert Laffont, sobrement intitulé Tocqueville. La présente édition compile les deux livres de De la démocratie en Amérique, les Souvenirs ainsi que L’Ancien Régime et la Révolution. Voir : Tocqueville (de), Alexis, compilation par M. Jean-Claude Lamberti et Mme Françoise Mélonio. Tocqueville, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2004.

[2] Roussellier, Nicolas. « La culture politique libérale » in Berstein, Serge (dir.). Les Cultures politiques en France, Paris, Seuil, réédition de 2003, p. 77.

[3] J’emprunte la référence à M. Spitz. Spitz, Jean-Fabien, « Les doutes de deux libéraux : Alexis de Tocqueville et Benjamin Constant », La Liberté politique. Essai de généalogie conceptuelle, Paris, Presses universitaires de France, 1995, pp. 467-490.

[4] Je renvoie, pour les intrications entre formalisme (« mise en forme ») et libéralisme à l’article de M. Jean-Philippe Feldman, « Le constitutionnalisme selon Benjamin Constant », Revue française de droit constitutionnel, 76, 4, 2008, pp. 675 à 702. Pour une étude du constitutionnalisme mauricien : Dookhy, Parvèz et Dookhy, Riyad. « Le constitutionnalisme mauricien », Revue juridique et politique, Indépendance et Coopération, 1998, pp. 288 à 299.

[5] MM. Dookhy précise que sous l’angle formel, la Constitution comprend une dimension normative « rigide [qui] ne peut pas être révisée par une loi ordinaire » (voir supra). Ils citent également l’avis du juge Sir Michael Hardie Boys du Conseil judiciaire du Conseil privé, 11 décembre 1995, J. Subramanien c/ The Government of Mauritius : “A constitutional action is not an appropriate vehicle for a contractual or a tortious claim, nor indeed for judicial review, which has procedural requirements of its own”. La rigidité formelle de l’expression parlementaire contraste ainsi singulièrement avec la souplesse formelle de l’expression extraparlementaire.

[6] « Les Anglais ont été longtemps un peuple très éclairé et en même temps très aristocratique ; leurs lumières les faisaient tendre sans cesse vers des idées très générales, et leurs habitudes aristocratiques les retenaient dans des idées très particulières. De là cette philosophie, tout à la fois audacieuses et timides, large et étroite, qui a dominé jusqu’ici en Angleterre, et qui y tient encore tant d’esprits resserrés et immobiles ».

[7] Nul n’ignore ces classements qui placent Maurice dans ces hautes sphères de la démocratie « parfaite », comme le The Economist Intelligence Unit Democracy Index 2016. Le comportement critérisé des systèmes politiques examiné définit une forme démocratique appréciée, selon une échelle de valeur graduelle, par les observateurs. Chenney, Axcel et Deena, Manisha. « Le classement The Economist, une farce ? », L’Express Maurice, 5 février 2017.

[8] Tocqueville (de), Alexis. De la démocratie en Amérique, première partie, second livre, chapitre quatrième « Pourquoi les Américains n’ont jamais été aussi passionnées que les Français pour les idées générales en matière politique ».

[9] « Il faut bien distinguer entre ces sortes d’idées. Il y en a qui sont le produit d’un travail lent, détaillé, consciencieux, de l’intelligence, et celles-là élargissent la sphère des connaissances humaines. Il y en a d’autres qui naissent aisément d’un premier effort rapide de l’esprit, et qui n’amènent que des notions très superficielles et très incertaines ».


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