La hiérophanie: le rôle du sacré en politique

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Comment la politique à Maurice est toujours comprise sur un mode hiérophanique (et pourquoi cela nous joue des tours)

Kewal Nagar, lieu de « pèlerinage »? De la sacralisation des politiques à la politique du sacré.

« La différence entre cette perspicacité jugeante [que les Grecs (…) considéraient comme la vertu principale ou l’excellence de l’homme d’Etat par opposition à la sagesse du philosophe] et la pensée spéculative réside en ce que la première prend racine dans ce qu’on appelle d’habitude le sens commun, tandis que l’autre le transcende constamment. Ce sens commun — que le Français nomme suggestivement le bon sens — nous révèle la nature du monde dans la mesure où il est un monde commun. » — Hannah Arendt, La crise de la culture, pp. 282-283, Gallimard, Paris, 1972.

Hiérophanique ? Kézako, ki été ha, s’apprête-t-on à me lancer ; je le sais bien ! Forgé par un auteur ô combien important pour comprendre notre modernité, à mi-chemin entre l’historien, le philosophe, le mythologue et le théologien — Mircea Eliade —, le concept d’hiérophanie vaut son pesant d’or dans l’histoire de la pensée.

La hiérophanie est la « manifestation du sacré ». Est donc pensé sur un mode hiérophanique un objet conçu sur un mode de manifestation du sacré, par opposition au domaine du profane, omniprésent et dénué de toute nature ou aspiration à la transcendance. Une mosquée est un espace hiérophanique, comme un temple ou une église ; un espace qui manifeste le sacré et entraîne, dès lors, les caractères de la divinité, de la sainteté, de la pureté. On n’entre pas dans ces espaces qui manifestent le sacré comme on entre dans des espaces profanes (dans la rue, par exemple).

D’une première approche de la hiérophanie dans notre quotidien

On a déjà fait un bout de chemin ensemble. Mais alors, quel est le rapport avec le schmilblick ? C’est que dans nos sociétés sécularisées — processus de sécularisation qui court, au moins, depuis le XVIe siècle occidental, et franchement affirmé depuis ce qu’on a coutume d’appeler le « siècle des Lumières » du XVIIIe siècle européen —, les espaces qui manifestent le sacré ne sont plus seulement des espaces religieux. Des espaces profanes ont acquis un caractère hiérophanique, sans pour autant relever explicitement d’une filiation religieuse ou cultuelle. Ainsi les espaces domestiques. Tenez ; vous le constaterez vous-mêmes de visu si vous vous aventurez à Mahébourg et à Curepipe.

Prenez comme point de repère, dans la première localité, l’actuel musée naval, anciennement appelé château de Robillard, rebaptisé par la suite château de Gheude. C’est une très vieille bâtisse qui date du milieu du XVIIIe siècle. La structure y a été pensée de manière verticale, si bien que la demeure semble étroite ; l’intérieur l’est également, puisque les espaces ne semblent pas être clairement définis, identifiés et, tout du moins, séparés. D’où cette impression de devoir constamment laisser de la place aux autres visiteurs une fois entré à l’intérieur pour y voir les pièces exposées. Lorsqu’en 1771, Jean-Baptiste de Robillard en fait l’acquisition, il n’ignore pas qu’il a face à lui une bâtisse de type normande ; il le sait d’autant plus qu’il est lui-même originaire de Normandie.

Mais maintenant que le tableau a été rapidement dressé pour le château de Gheude, rendez- vous à Curepipe, à Forest-Side plus précisément, et vous y verrez la demeure du domaine des Aubineaux. Une construction certes plus tardive, mais qui reflète l’évolution non seulement d’une architecture, mais d’une mentalité. L’horizontalisation de la structure étire nécessairement les espaces et les agrandit ; la présence d’une varangue démontre l’importance d’un confort en extérieur, agrémenté du dessein de vouloir en faire un véritable lieu de rencontre et d’échange. Mais le plus important dans notre démonstration, ce sont les pièces.

Baladez-vous à l’intérieur et vous y observerez des espaces clairement définis, dont les rôles ont été parfaitement attribués ; la chambre émerge dans sa distanciation, comme un espace isolé, clos, solitaire et, pour tout dire, différent. C’est que la chambre, progressivement, est devenue un espace intime, un espace qui manifeste quelque chose comme le sacré d’une relation matrimoniale, du maître et de la maîtresse de maison, mais aussi — et surtout — des individus. La chambre est venue manifester, physiquement parlant, dans sa conception comme dans sa disposition, le sacré d’une intimité de l’individu. Processus lent, mais qui s’est achevé par des manifestations de phénomènes tangibles et observables, de manière objective et universelle, à qui se livre à ce petit comparatif entre les deux demeures.

La chambre domestique était ainsi devenue, même dans sa conception occidentale transposée dans le contexte insulaire mauricien, un espace aux caractères clairement hiérophaniques. N’oublions pas (et c’est le lien avec la politique !) que ces maisons coloniales étaient également des espaces de pouvoir. S’y construisaient des relations, se nouaient des alliances et se transposaient des querelles religieuses, ethniques, sociales, économiques. On y décidait du destin de cette colonie, des gouverneurs de l’île de France aux administrateurs de British Mauritius. On y disputait les parts d’expression du pouvoir, les arts de manifestation du pouvoir. Bref, on y faisait de la politique, des politiques, une politique, et l’espace domestique en lui-même devenait un espace public, un espace dévolu au pouvoir, un espace manifestant le sacré de cette activité hautement humaine du commun, l’activité du politique. Et cette activité était elle-même la prérogative d’un groupe, d’une élite ; les happy few de cette société coloniale.

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La relation entre les initiés d’un côté et les non-initiés de l’autre (qui demeuraient dans le monde du profane) s’établissant au profit d’une domination, elle demeurait foncièrement politique. La maison coloniale était devenue en elle-même le symbole hiérophanique de la politique coloniale, c’est-à-dire le symbole de manifestation du sacré de cette politique-là ; fût- elle française ou anglaise. Au-delà de la communautarisation presque automatique de cette question, on comprend mieux pourquoi les maisons coloniales recèlent encore une aura d’abnégation pour certains (de la perspective des ex-dominés des établissements coloniaux, une abnégation du pouvoir au profit des ex-dominants) et une aura de prestige pour d’autres. Mais ni les uns, ni les autres, ne détiennent la vérité sur ces espaces ; cette symbolique est ici biface (ou duale) parce qu’elle est très justement porteuse d’une parole qui ne tient plus à nous autres contemporains, mais renvoie aux générations passées, à leurs rêves, leurs désirs et leurs conquêtes. À une communauté de mémoire. Bref, là aussi, à une transcendance.

Ce n’est bien sûr pas le propre de la société coloniale et post-coloniale mauricienne. Les vieux pays européens ont leur espace hiérophanique sécularisé : le Parlement britannique ou le Panthéon français n’en sont que de banals exemples. Chez nous, au quotidien, il suffit de se rendre à la bibliothèque Carnegie, près de l’hôtel de ville de Curepipe, pour se rendre compte de ce qu’est cette manifestation du sacré sécularisé. En l’occurrence, une manifestation du sacré que sont l’éducation et la culture dans nos sociétés contemporaines, mais aussi, de manière plus subtile, ce haut-lieu, à ceux qui ne l’ignorent point, où Auguste Toussaint livra de son temps et de son acuité pour servir les intérêts de l’histoire à Maurice.

C’est donc tout cela, la bibliothèque Carnegie, et ce n’est pas rien. Alors, bien sûr, on peut supputer que c’est toute la construction intrinsèque du social et du politique qui joue sur des dichotomies sacré/profane, et qu’il n’y a rien de particulier à la politique là-dedans. La hiérophanie dans la politique : du pèlerinage à Kewal Nagar à l’épiphanie de Bhadain Mais examinons notre affaire avec plus de détail encore et cette fois-ci, intéressons-nous à la politique telle que nous la voyons à l’œuvre quotidiennement. Car la politique, pour reprendre Arendt, c’est bien l’activité du commun, la fabrique du commun pour nous autres homo faber et animal politique tout à la fois. De ce commun pétri, englué, parfois, dans le sens commun qui le précède et avec lequel il entretient un dialogue permanent. Ce sens commun qui, nous le verrons, repose beaucoup sur un partage de ce mode hiérophanique dans notre façon de publiciser toute représentation.

Le 20 septembre avait lieu le « pèlerinage » (tout est dit !) à Kewal Nagar des travaillistes et, au-delà, de Mauriciens de tout horizon intéressés par la manifestation de ce sacré par le prisme de la politique-événement. Kewal Nagar : le lieu de naissance du « père de la Nation », Sir Seewoosagur Ramgoolam. Témoignage, s’il en est, de ce mode de fonctionnement dans l’actualité politique. De ce point de vue, le Parti travailliste n’a pas de quoi s’inquiéter. Dans sa mythologie personnelle, il a développé les figures de Ramgoolam comme l’une des plus grandes du pays — construction désormais largement partagée par la plupart des Mauriciens, sans qu’il ne fût obligatoire de rappeler ce que Malcolm de Chazal, le 5 octobre 1963 dans Advance, écrivait de lui : « cet homme, un emblème d’un glorieux lendemain ». Le Parti travailliste a recueilli la croyance d’un Curé, la plume d’un de Chazal, la verve d’un Rozemont, l’énergie d’un Anquetil, le dévouement d’un Beejadhur, la stature d’un Ramgoolam enfin. Et c’est bien assez.

Inutile de se retourner sur les figures innombrables qui ont fait l’histoire du Mouvement militant mauricien. Le leader actuel en est venu à s’associer si profondément, dans les entrailles du militant, à l’identité du parti, qu’il fut, est et demeurera la manifestation inébranlable et éternelle de ce sacré du combat du militant. Solda lalit militan, une sorte de croisé dont le regard ploie sous les impératifs d’un idéal qu’il ne comprend sans doute pas toujours, mais en lequel il a foi. N’est-ce pas l’essentiel de ce qui fait la politique aux yeux du cœur ? À cet égard, si cela vous intéresse, je vous invite à vous isoler sur un autre papier, lui paru dans L’Express (Maurice), en date du 11 mars 2020, où j’analysais la fabrication de la légitimation façon-MMM pour se rendre compte de tout le versant hiérophanique qu’elle recèle.

Continuons. Le sacré des uns n’est pas forcément le sacré des autres. Les partisans les plus irréductibles du Parti mauricien social-démocrate et de sa mythographie ne sont pas en reste. Qu’ils la considèrent débutée avec la passation du leadership du parti de Koenig à Duval au début des années 1960 ou aux confins du compagnonnage de son idéologie avec le rétrocessionnisme des décennies 1920-1930 (un mouvement prônant la rétrocession de Maurice à la France), peu se disputeront sur cette affirmation : « le roi des Créoles » devait sans doute tenir de quelque chose comme une présence messianique. Cette sorte d’homme providentiel, propre au césarisme politique et qui ne gêne pas outre mesure la droite (qui a intériorisé ce phénomène d’incarnation du pouvoir), est également le fruit de cette manifestation du sacré dans la vie politique d’un pays.

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Mais laissons les croyances politiques là où elles sont. C’est autre chose que de dire que la politique se fait toujours sur un mode hiérophanique à Maurice et que les partis politiques ont affublé des attributs du sacré aux éléments qui composent leur corpus mythographique et doctrinal. Après tout, tous trois (PTr, MMM et PMSD) ont pas mal de kilomètres au compteur et ont participé de façon pleine et entière à l’histoire du pays, et c’est le propre de pas mal de grands partis dans le monde que d’avoir leurs héros et leurs références propres.

Alors, qu’en est-il des partis plus récents ? Le Reform Party tire-t-il autre influence que de ses effets de « révélation », de manifestation d’un savoir que nul ne dispose avant que l’homme tout désigné — Bhadain, en l’occurrence — ne décide de le rendre public ? C’est ce qui s’est passé, très récemment, avec l’affaire des terrains des Jugnauth. On attend l’homme qui manifeste le sacré du scandale, bien monté en neige par « l’ère du soupçon » et de la défiance qui caractérisent notre époque (à tort ou à raison, là n’est pas le propos). L’objet du scandale, le papier, la preuve, deviennent soudain des objets sacralisés, dotés de la capacité de transcender les particularismes des partis pour les fédérer et les mettre en commun accord sur le principe de la solidarité face à l’ignominie ou l’abject d’une politique gouvernementale. Bhadain, dans toute cette histoire, n’a été rien de moins qu’une sorte de prophète apportant l’épiphanie. La révélation.

Sens et commun, sens commun et bon sens : certaines expériences passées et contemporaines

Autre trait de cette hiérophanie constante et qui n’est absolument pas propre à chez nous : l’incarnation. Dans notre cas, ce qui pose problème, c’est plutôt que cette incarnation est excluante. Les partis politiques mauriciens n’arrivent ainsi que fort difficilement à se détacher de ce phénomène qui conduit à rendre interchangeables les formations et leur leader. Tel parti, c’est tel individu, et vice-versa. Cela est valable des petits partis aux plus grands. Assurément, tout cela est accessible via le sens commun qui se confond également, dans ce cas de figure, avec le bon sens dans une certaine mesure. Tout un chacun pourra vous dire, en attendant au bus stop ou dans un repas de famille, que « Ramgoolam, c’est le PTr », « Duval, le PMSD » et « Bérenger, le MMM ». Ce caractère d’évidence, qui paraît même un peu bête une fois énoncé, dit en réalité beaucoup de notre faculté à se représenter la politisation des affaires publiques. Mais le dépasser est un passage obligé pour aller plus loin. Ce saut, c’est celui de la « pensée spéculative » d’Arendt cité en exergue, et qui « transcende constamment » le sens commun.

La hiérophanie par l’incarnation politique des partis. A Maurice, une incarnation excluante.

Alors, pourquoi tout cela ? Pourquoi toutes ces configurations de politisation qui relèvent de la hiérophanie ? Sont-elles vraiment nécessaires ? Et surtout : quelle valeur leur accorder rétrospectivement, au vu de leurs effets ? Cette tâche relève d’un effort d’axiologisation de notre situation politique — encore un mot compliqué, mais je vous rassure, ce n’est rien d’autre qu’un effet de manche syntagmatique. L’axiologisation, dans notre cas, c’est le processus par lequel seront examinées des conditions d’attribution d’une valeur (ici, positive ou négative) à un élément x (ici, le mode hiérophanique de notre politique locale). Qu’est-ce qui fait de ce mode une valeur positive ou négative au vu des effets produits ?

C’est bien vrai : tout cet effort a de quoi provoquer un mal de crâne. Et pour cause : il est évidemment rarement opéré dans la conscience collective de notre société, même si, et nous le verrons, des tentatives et des expériences politiques particulièrement novatrices ont touché du doigt, au cours de notre histoire, une forme de sublimation du mode hiérophanique dans un effort de démocratisation. Autrement dit, ces expériences ont tenté de mettre le mode hiérophanique au service d’une démocratisation de nos représentations politiques… et non l’inverse, la démocratie au service de la hiérophanie.

De fait, inverser la tendance, c’est-à-dire démocratiser le mode hiérophanique de notre politique, est un défi qui a ses précédents. Ce fut le cas des fouriéristes mauriciens emmenés par Désiré Laverdant dès la première moitié du XIXe siècle. Expérience méconnue de nos jours, mais sur laquelle nous reviendrons. C’est encore le cas, je le pense, dans notre 29 août à nous, contemporains que nous sommes du désintérêt (très largement apparent, cependant !) que nos sociétés démocratiques portent aux affaires publiques, qu’elles identifient comme captées, confisquées, par des intérêts et des groupes politiques, économiques et sociologiques dont les velléités sont contraires au public. Qui, au carrefour de l’intérêt général et de l’intérêt particulier, ont choisi la seconde voie sur la première. Cela relève encore une fois du sens commun et là aussi, je ne suis pas loin de penser qu’il y a quelque chose comme du bon sens dont il faut tenir compte, mais qu’il faut dépasser pour pouvoir cerner, avec plus d’assurance et d’honnêteté, le panorama dans sa globalité.

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En définitive, ce travail de redéfinition de notre rapport au politique est une tâche immense. D’autant que la subtilité est là : sublimer, et non rejeter. Dépasser, sans pour autant nier… Après tout, l’accepter, c’est faire le premier pas comme dirait l’autre, n’est-ce pas ? La réponse à cette question, « quelle valeur accorder rétrospectivement à ces configurations de politisation au vu de leurs effets ? », puise donc dans l’histoire et la contemporanéité de notre vie politique. Dans un prochain papier, nous tenterons de concilier les deux à travers nos deux exemples (mouvements fouriériste et citoyen) évoqués ci-dessus. Mais retenons ceci avant de faire un pas en avant. Arendt nous enseigne que la vie politique est « limitée par ces choses que les hommes ne peuvent changer à volonté. Et c’est seulement en respectant ses propres lisières que ce domaine, où nous sommes libres d’agir et de transformer, peut demeurer intact, conserver son intégrité et tenir ses promesses ».

Les fouriéristes mauriciens du XIXe siècle, tout comme la plupart des citoyens du 29 août, ont voulu croire que leur action collective respectait les limites de la vie politique locale. Ils ont donc voulu croire être « libres d’agir et de transformer » afin de « conserver [l’]intégrité » de leur vie politique et de lui faire « tenir ses promesses ». Ce faisant, ils se sont réapproprié leur espace commun en considérant la restriction de plus en plus manifeste de ces limites (et par là-même, l’expropriation d’espaces désormais rendus inaccessibles au public). Jacques Rancière, philosophe français, parle lui de « partage du sensible » : « Cette répartition des parts et des places se fonde sur un partage des espaces, des temps et des formes d’activité qui détermine la manière même dont un commun se prête à participation et dont les uns et les autres ont part à ce partage. Le citoyen, dit Aristote, est celui qui a part au fait de gouverner et d’être gouverné ».

Retrouver la substance de ce que signifie « être citoyen » à Maurice au XXIe siècle

Marquons une pause et résumons la situation. Le citoyen mauricien s’est cru libre et d’agir et de transformer un espace (la vie politique) que la politique, telle qu’elle se joue à Maurice, avait contribué à rendre hiérophanique, c’est-à-dire à mettre en scène comme la manifestation d’un sacré. Dès lors, la vie politique était progressivement rendue impropre au citoyen qui ne pouvait plus assumer, de façon légitime, le « fait de gouverner et d’être gouverné ».

L’effort de renversement du mode hiérophanique de la politique locale s’est ainsi exposé : le citoyen s’est réapproprié sa vie politique en la profanant, en la rendant profane ; il met ainsi en danger les partis politiques qui ne sont plus, tels les hiérophantes, ces prêtres de l’Antiquité, ceux qui ont à charge de transmettre la signification des messages divins, puisqu’elle est désormais rendue accessible à tous.

Profaner, c’est aussi utiliser un langage non-châtié : « bour li déor » a cette force qu’il est tout à fait révélateur de cette profanation. Un tour dans le dictionnaire nous apprend d’ailleurs qu’étymologiquement, châtier vient du latin castigare, « punir », lui-même dérivé de castus, « pur, propre, pieux ». Ainsi un langage non-châtié est un langage profane par excellence et absolument anti-hiérophanique dans sa forme. Mais bien sûr, rendre profane n’est qu’un moyen, et non une fin en soi. C’est bien cela qui nous importe, nous qui voulons retrouver la substance de ce que signifie être citoyen à Maurice au XXIe siècle.

Dans notre histoire politique, ce n’est pas une petite bévue de l’ordre d’une élection fâcheuse ou d’une alliance circonstanciée entre des partis : c’est tout un renversement de paradigme qui s’opère, un bouleversement qui tient du structurel dans notre façon de concevoir la politique à Maurice. En cela, le lien entre le politique et la politique, l’union entre les structures de pensée en toile de fond et la vie des événements mis en scène, est particulièrement vivace dans notre actualité.

Saisir ce lien, le conscientiser et en tirer une leçon palpable, c’est transformer tout à la fois le sens et le commun de la vie politique mauricienne. Pourquoi ? Afin que ce sens et ce commun, tous deux transformés, aboutissent, un jour, au caractère d’évidence du sens commun actuel partagés par tous, du bus stop à lakwizinn — peu importe ce que l’on y attend et ce que l’on y prépare.

Redéfinir notre sens commun : voilà l’horizon, l’épreuve structurelle de notre actualité politique.

Sébastien Gauderie

Étudiant à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Sébastien Gauderie s’intéresse à l’histoire et la philosophie et le rapport qu’elles entretiennent avec le politique. Il livre ici ses analyses des représentations politiques tout en cherchant à mettre en avant des récurrences structurelles.


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