Damien Elisa, Piano Pieni : les épures de l’architecture musicale créole.

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Damien Elisa, entre Hancock et Miles Davis, dire des rythmes et des réalités mauriciennes.

Dans son tout récent projet intitulé « Piano Pieni #02 », Damien Elisa entreprend un exercice qui nous rappelle ce que l’on désigne dans certains travaux d’architecture comme l’art de l’épure. Le pianiste aux pieds nus réalise cet art majeur avec l’authenticité du prodige, étant entendu que le prodigieux n’est atteignable que par cette capacité à se dépouiller de soi-même pour laisser toute la place à l’œuvre.

Il nous faut parfois recourir à un art pour en expliquer un autre. C’est souvent nécessaire quand il s’agit de considérer les œuvres de certains maîtres ou des précurseurs dans leurs domaines. Damien Elisa appartient à cette catégorie. Il a la folie géniale et les génies qui l’habitent donnent des accents sublimes à l’expression de son âme en peine. Il en est ainsi pour ceux qui créent véritablement : sans la poésie de leurs expressions, chacun de leur récit serait trop cruel, chaque mot trop brutal, chaque note un râle…

Damien Elisa nous livre des notes construites dans des cycles rythmiques savants. C’est que sa musique est osée. Elle ose un jazz qui sort des sentiers battus et nous ramène à ces expériences entreprises précédemment par Herbie Hancock et Miles Davis, qui vont ensemble présenter seulement les lignes fortes d’une composition. Il faut pour cela être en mesure de percevoir toutes les structures de l’œuvre et choisir de la restituer avec ce qui la caractérise essentiellement. Il s’agit d’une démarche qui s’apparente à l’épure, qui est un exercice que l’on entreprenait dans l’architecture ancienne.

On parle très peu d’épure même en architecture ; il en est même très peu question parce que l’on ne fait presque plus ces arcs voutés qui nécessitaient ces dessins à dimension réelle qui mettaient les éléments à plat sur chaque surface. Aujourd’hui un simple laser suffit pour faire les découpes complexes pour obtenir des modules que l’on assemble ensuite… La technologie facilite bien la tâche des sampleurs en leur permettant des échantillonnages et, pour les plus paresseux et moins créatifs, de s’arrêter au copié-collé. Mais ce que peut faire un jazzman avec ou sans la technologie, Damien Elisa n’a eu de cesse de le démontrer.

Dans cet album Piano Pieni #02, l’artiste nous présente quatre de ses compositions et quatre reprises, dont deux nous paraissent transcendants. Il y a le fameux Sant Lamour de Kaya et Celine D. Cette dernière est une chanson des plus improbables ; c’est celle d’Ortensia Bégué, une Rodriguaise qui l’avait composé pour raconter cet autre cyclone qui avait affecté le territoire rodriguais presqu’au même moment où Maurice était dévasté par le cyclone Carol. Damien Elisa redonne vie à cette chanson comme s’il aurait prélevé l’ADN d’un être momifié. Il reprend ainsi les trois phrases qui auraient fait le séga-tambour et les habille avec des accords plaqués qui suggèrent un rythme soutenu et lance une progression de ces accords pour accentuer la détresse dont témoigne la chanson. Nous sommes dans le grand art.

Damien Elisa renouvelle l’expérience avec le titre Chamarel, repris d’un très vieux séga qui avait fait sensation lors d’un radio-crochet télévisé. Il n’en est pas à sa première tentative avec ce titre, mais en le retravaillant avec seulement un piano, on s’aperçoit que ce dépouillement orchestral l’enrichit en réalité.

Contrairement à la littérature qui permet aux auteurs de célébrer les notions de la créolité dans toutes les langues, la musique semble condamner les compositeurs à la rigidité des structures établies au plan rythmique comme au plan mélodique. Et c’est bien parce qu’ils sont parvenus à s’affranchir de ces rigidités catégorielles que des artistes comme Kaya, Menwar, Eric Triton et Damien Elisa peuvent enfin s’exprimer hors des répétitions rythmiques du séga et de ses lignes mélodiques pauvrement bornées par une tonique, sa tierce et sa quinte.

Damien est un musicien époustouflant qui sert le chroniqueur Elisa avec brio. Car, tout compte fait, avec seulement son piano et les textes en bribes servis par sa voix qui est celui d’un homme en détresse, sont comme un fil d’Ariane dans cette série de huit morceaux qui nous promènent dans différents coins de l’île. Du dhal-puri dans Port-Louis au café qui s’épuise et fait réclamer Encore, la voix rocailleuse flirte avec les sensations en tirant du piano Juste Enn Mi, des notes de détresse et de tendresse… Pour chanter l’amour et l’espoir d’un autre monde.

Pour commander cet album, vous pouvez vous mettre en rapport avec le compositeur. Mail : [email protected]


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